Le Bourgeois Gentilhomme par la Comédie Française

(théâtre)

Matière à créer

C’est d’abord un festival Christian Hecq. Le comédien est vraiment singulier, puise dans beaucoup de registres : il est tour à tour acrobate, danseur, clown, pantin, truculent, minuscule, désarticulé… il est un Bourgeois magnifique, énorme de gaucherie, de ridicule et au bout du bout, finalement touchant, abandonné de tous, sans doute enfin conscient de tout ce qui s’est joué à ses dépens. C’est lui, Christian Hecq, qui mène la danse, qui donne le rythme et les rares baisses d’intensité arrivent lorsqu’il est en retrait.

Le spectacle est formidable, mis en scène par Valérie Lesort, à la fois respectueux du texte et d’une grande modernité, avec des costumes qui peuvent autant faire penser à l’époque de Molière qu’à un futur lointain, où tout serait permis. Les décors, majoritairement noirs ou dorés, donnent une impression de splendeur froide. La musique tourne résolument le dos à Lully, et c’est tant mieux : une mini fanfare aux accents slaves nous renvoie à une universalité de temps et de lieux.

Dans cette bourgeoisie qui se veut cultivée, on peut y voir les nouveaux riches de nos jours, mais pas seulement : il y a dans cette frénésie de tout savoir sans rien apprendre, de tout connaître sans aucun effort, une belle critique de notre société consumériste, certes drôle, mais surtout ironique, acide, et parfois carrément méchante : un régal. Et pourtant, la pièce en elle-même n’est pas la meilleure de Molière : la première partie, qui montre les maîtres professer chacun dans leur art, a quelque chose de tout à fait intemporel, c’est dans ces scènes de pure comédie (qui peut virer au sombre) que l’on trouve les répliques les plus célèbres, qui nous parlent encore. Ce que font ici les comédiens de ces instants ultra connus est tout à fait réjouissant, rien de convenu, on a l’impression de tout redécouvrir. La suite est plus classique, avec une intrigue de mariage forcé, arrangé, détourné. La mise en scène ici semble parfois un peu patiner, hésitant entre sobriété et démesure. Monsieur Jourdain est moins présent et même si le couple Dorimène et Dorante est plein de fantaisie et de noirceur en même temps, on sent parfois comme un manque de renouvellement dans les images, les mouvements, l’interprétation. Il n’empêche, l’ensemble est du très haut de gamme, c’est la Comédie Française comme on l’aime, prenant les classiques pour ce qu’ils sont : de la matière à créer, et non des monuments respectables.

 

Mars 2026