Les rayons et les ombres
Xavier Giannoli
Danse avec l’ignominie
Il y a profusion d’œuvres littéraires ou cinématographiques sur la résistance pendant l’occupation, tout le contraire de la collaboration qui n’inspire que très peu de films ou de romans. Et pourtant, il y a sans doute eu plus de collabos que de résistants. Mais c’est moins vendeur, beaucoup plus gênant. Les producteurs et les éditeurs doivent probablement se poser la question s’il pourrait y avoir des spectateurs ou lecteurs potentiels pour un tel sujet.
Mais c’est Giannoli qui met en scène, l’auteur ultra césarisé des Illusions perdues, et c’est Dujardin, acteur très populaire, qui incarne le personnage trouble. Rajoutez une jeune et très belle actrice toute neuve, et le film se fait donc. Le résultat est intéressant. La longueur (plus de trois heures !) peut s’expliquer par la nécessité de faire voir le lent basculement d’un homme, probablement compliqué à raconter sans prendre son temps. Le récit est exhaustif, très clair, tente d’éclairer l’enchainement des faits et des situations. On a l’impression d’un individu pris dans une toile d’araignée dont il ne peut (et ne veut) pas se défaire. Pacifiste entre les deux guerres, pétri de belles valeurs mais vivant toujours largement au-dessus de ses moyens, Luchaire ne semble jamais adhérer à la propagande nazie ou vichyste, il est juste quelqu’un qui profite de la situation, aide certains, ferme les yeux sur des horreurs, fait partie des décideurs français pour ce qui est de la bonne entente avec l’occupant et donc participe à l’ignominie. Mais le récit tempère tout cela, il montre ses amitiés, son amour pour sa fille, sa roublardise presque sympathique. Peut-on reprocher à Giannoli de l’avoir dédouané ? Le réalisateur depuis longtemps s’intéresse à ces personnages qui sont sur le fil, qui dansent avec les mensonges (l’escroc qui construisait des autoroutes dans A l’origine, Lucien dans Illusions perdues, le mari de la cantatrice dans Marguerite…) et finissent par tomber.
Le film est de qualité, de cette qualité dite "à la française", ample, techniquement irréprochable, manquant tout de même de panache et de quelques scènes qui laisseraient le spectateur bouche bée. Heureusement, il y a Nastya Golubeva, incarnant le personnage le plus attachant, dont le seul regard ouvre des mondes.
Sorti le 18 mars 2026